2012 - L’exode des rescapés juifs d’Agadir après le séisme de 1960

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Dans la nuit du 29 février 1960 (Rosh Hodesh Adar : premier jour du mois de
Adar, troisième jour du Ramadan et veille du Mardi gras), à 23 h 40 min 14 s, la terre
a tremblé au degré de 6,7 sur l'échelle de Richter au sud-ouest du Maroc. Agadir, ma
ville natale, fut ensevelie sous ses décombres.
Douze secondes ont suffi pour effacer une ville entière et anéantir ses habitants.
Agadir, la Miami de l'Afrique, havre de beauté et de repos, Agadir, la nouvelle ville née
en 1912 et construite avec enthousiasme et dynamisme par les pionniers français,
portugais, espagnols, italiens, britanniques, russes et autochtones marocains,
accourus pour y bâtir leur nid, Agadir, la ville où il faisait bon vivre,

orna

 

 

 

Agadir, modèle
de convivialité dans laquelle les différentes ethnies se côtoyaient dans une relation de
respect et d'amitié, Agadir, dont le dynamisme commercial et industriel en ont fait
un pôle économique attractif, Agadir, où la pêche à la sardine produisait de 40 000 à
60 000 tonnes par an, qui étaient traitées par 65 usines de conserve, de congélation
ou de farine de poisson, Agadir où le port de commerce exportait les agrumes de
la riche vallée du Souss et les minerais extraits dans le Sud, Agadir, ville où le soleil
brillait 365 jours l&année, Agadir, la perle du Souss s&éteint et n&existe plus ! Le chaos
à perte de vue. Le désespoir aussi !

Sur une population de 40 000 personnes (10 000 étrangers dont 3 700 Français,
et 30 000 Marocains – musulmans et israélites), 12 à 15 000 personnes ont perdu
la vie, la plupart englouties vivantes. Vingt mille autres se sont retrouvées sans toit.
Ce!e situation désastreuse nourrit une source de con"its sur tous les plans aussi bien
physiques que psychiques, personnels, familiaux, sociaux et nationaux. Il s#agissait
tout d#abord de survivre, de ramasser les décombres, d#essayer de reconstruire un
équilibre quelconque, aussi fragile fût-il, avec soi-même, avec son entourage et avec
la nature, le plus urgent étant de retrouver du travail, de reconquérir un semblant de
routine, d#essayer de relever la tête.
Le gouvernement marocain a soutenu les rescapés. Il leur a octroyé des prêts
très a!ractifs a$n de reconstruire leurs maisons à Agadir. Sa Majesté, feu le
roi Hassan II, releva le dé$ de la reconstruction d#Agadir. Que son âme repose en
paix et que tous les bâtisseurs de la nouvelle Agadir trouvent dans mes propos
l#expression de mon admiration !
Qu!est-il advenu de la communauté juive qui comptait environ deux mille trois cents âmes
et qui venait de perdre mille cinq cents de ses "ls ?
Comme tous les rescapés de ce!e catastrophe, ils se sont retrouvés du jour au
lendemain dans le plus grand désarroi, démunis de tout, sans ressources, souvent sans
famille. Comme leurs coreligionnaires, ils étaient arrivés à Agadir de tout le Maroc,
spécialement d#Essaouira, « pour bâtir et pour s#édi$er ». Ils avaient l#intention
ferme de se faire un coin au soleil gadiri. Certes, les débuts n#avaient pas été faciles
mais la bonne humeur et l#ambiance fructueuse d#entraide et de respect mutuel
étaient les gagnantes. La vie communautaire juive s#était développée sans entraves.
Les services religieux étaient assurés grâce aux trois synagogues qui fonctionnaient
en permanence et aux bons soins des chefs de la communauté. L#éducation juive
avait bien démarré, grâce à l#Alliance israélite universelle qui avait ouvert une école
primaire de haut niveau, ainsi qu#une yéshiva que l#organisme de Chabad avait mis
sur pieds. Plusieurs membres de la communauté avaient opté pour l#éducation
nationale ou française de l#école Bosc. Les plus riches aidaient les plus pauvres et
il faisait bon vivre dans ce!e ville où ils avaient mis tous leurs espoirs et à laquelle
ils étaient fort a!achés. Le sou%e de l#indépendance, le retour de leur roi adulé,
feu Sa Majesté Mohamed V, le développement vertigineux de la ville – tout était
prome!eur. Le sionisme ne représentait pas à leurs yeux une option et ils n#auraient
pas troqué la vie qu#ils s#étaient forgés pour celle incertaine d#un autre pays que le
leur.

L’exode des rescapés juifs d’Agadir après le séisme de 196o
Et pourtant, dans la nuit malé!que du 29 février 1960, les cieux leur sont tombés sur la
tête. Tout s"est e#ondré comme un château de cartes. Comment ont-ils réagi à leur malheur
?
Les rescapés juifs se partagent en quatre groupes : il y a ceux qui, comme leurs
compatriotes, sont retournés sur place, ont retroussé leurs manches et, munis de
courage et persévérance, revers de leur deuil et désespoir, ont participé à l!e"ort
national. Ils ont rebâti leurs maisons, rouvert leurs magasins, ont créé de nouvelles
familles tout comme leurs confrères et compatriotes. Pourtant, la communauté juive
à Agadir aujourd!hui se compte sur le bout des doigts.
Il y a ceux qui s!orientèrent vers la France qu!ils connaissaient très peu, d!autres
vers le Canada, inconnu pour la plupart d!entre eux, d!autres encore vers Israël, terre
de leurs ancêtres. Certains se sont dirigés vers d!autres destinations dans le monde.
Parfois, les membres de la même famille ont opéré di"éremment. Aujourd!hui, après
un demi-siècle, la perspective aidant, il est intéressant de véri#er ce choix con$ictuel
de migration.
Quels étaient les objectifs principaux du choix de leur exode ? Pourquoi avoir choisi tel
ou tel pays ?
Comme tous les sinistrés, ceux qui sont restés au Maroc ont été les premiers
temps épaulés, comme leurs compatriotes, par les membres proches ou éloignés de
leur famille. Selon que ces derniers habitaient telle ou telle ville, ils s!y sont installés
et ont essayé de reprendre le dessus.
Le lendemain de la catastrophe d!Agadir, les rescapés, employés des institutions
françaises, nombreuses à Agadir avant 1960, furent retrouvés, encadrés par leurs
employeurs français et mutés dans de nouvelles entreprises selon la demande à
travers la France. La connaissance de la langue et le confort de la vie française furent
alléchants pour certains. D!autres se plaignirent du mauvais temps, de l!antisémitisme,
du manque de solidarité des Français. Souvent, les plus jeunes qui%èrent la France
après quelques années pour faire leur nid au Canada ou en Israël.
Pourquoi avoir choisi le Canada et pas un autre pays ? Que connaissaient-ils du Canada ?
Quels étaient leurs espoirs lors de leur migration ?
Les rescapés d!Agadir arrivés au Canada, juste après la catastrophe ou peu de
temps après, s!y sont installés après avoir tous déposé des dossiers d!émigration
pour le Canada, encouragés par un parent proche ou lointain qui s!y trouvait déjà.

Certains avaient entamé les démarches auprès des autorités canadiennes avant
la catastrophe et, dès réception de l!accord ministériel, ils se sont empressés de
concrétiser leur émigration. Le souvenir des examens, sous forme d!entretiens
passés au ministère canadien, réveille plus d!un sourire et reste sujet à plaisanterie.
Pour eux, la catastrophe d!Agadir a été un catalyseur. Dans un sens, ils réalisaient
leur rêve préliminaire.
Le Canada, qui, lui, était un pays d!accueil en plein essor, faisait à l!époque de
la propagande pour l!immigration, et quoi de plus naturel que de recommencer sa
vie dans un nouveau pays où les chances de réussite paraissaient évidentes. Pour un
rescapé, qui cherche d!abord à sauver sa peau et à se reme"re sur pieds, les facilités
de la vie au Canada étaient fascinantes : la facilité de langage – le français étant la
langue parlée dans les deux pays, il ne restait qu!à apprendre l!anglais ; le loyer était
payé les premiers temps par le gouvernement ; l!école pour adultes gratuite ainsi
que l!apprentissage de l!anglais et surtout celui d!un métier. La seule di#culté à
surmonter était celle du climat tellement différent de celui méditerranéen auquel ils
étaient habitués. Cependant, les longs mois d!hiver neigeux n!ont pas a"énué leur
enthousiasme pour ce pays d!accueil qui leur ouvrait les bras. C!est ainsi que de %l en
aiguille les familles juives canadiennes se sont agrandies. Un genre de regroupement
familial, une solidarité qui a fait ses preuves.
Ont-ils pensé ou ré!échi à l"éventualité de faire leur nid en Israël ? L"aventure sioniste ou
l"élément religieux d"une immigration idéologique ne les ont-ils pas a#irés ?
Pour la plupart des rescapés qui se réfugièrent au Canada, la réponse est négative.
Leur choix a été délibérément conçu. L!esprit aventurier de ce"e communauté
installée à Agadir depuis seulement vingt ou vingt-cinq ans (les premières installations
de familles juives datent de 1939) coïncidait avec cet esprit d!aller chercher fortune,
après la catastrophe, dans ce"e nouvelle terre – le Canada. D!autre part, les rescapés
du tremblement de terre qui avaient pensé à l!alyah (immigration en Israël) par
idéologie sioniste séculaire ont été découragés par les di#cultés d!adaptation dans
un nouveau pays dont ils ne connaissaient ni la langue ni la mentalité. Certains
m!ont con%é que dans le temps ils avaient été averti par leurs parents ou proches de
ne pas immigrer en Israël vu les diffcultés « insurmontables ». Il y a aussi ceux qui
ont d!abord immigré en Israël, s!y sont « cassés les dents », et ont finalement rejoint
leur famille au Canada. Pour ceux, de conviction religieuse, pour qui Israël paraissait
être un port d!accueil favorable, eux aussi ont pris le chemin du Canada. De toute
façon, Montréal ou Toronto comptent plusieurs centres communautaires et services

L’exode des rescapés juifs d’Agadir après le séisme de 1960
religieux. Celui qui a recherché une vie religieuse l!a trouvée. La communauté
séfarade canadienne, surtout celle marocaine, est fort bien organisée pour subvenir
aux besoins spirituels et éducatifs de la population juive, jeune et adulte. L!hébreu
et la culture juive s!enseignent. Les fêtes juives sont respectées. La tradition est
conservée.
Serait-il valable de ré!échir sur la di"érence socio-économique de ces deux communautés
d#immigrants, l#israélienne et la canadienne ?
Il est vrai que les plus démunis se sont tournés vers Israël, mais leurs frères
canadiens, le lendemain de la catastrophe, n!étaient pas plus organisés sur le plan
"nancier. Les uns comme les autres avaient tout perdu. Néanmoins, les juifs
canadiens originaires d!Agadir ont beaucoup amélioré leurs conditions de vie.
Certains ont même fait fortune au Canada. Les Israéliens se sont mis au pas dans
leur nouvelle terre et ont agi comme tous leurs coreligionnaires.
Pourquoi pas alors la France ou un autre pays $ancophone ?
Tout simplement parce que le Canada o#rait des facilités surprenantes qu!aucun
autre pays n!était en mesure de fournir. La formule française ne leur convenait pas,
car trop assimilée (ou antisémite, m!a-t-on dit). Au Canada, ils ont trouvé l!espace et
les moyens nécessaires pour reproduire leur mode de vie précédent. La communauté
juive marocaine donne l!impression d!avoir réussi à transférer au Canada la vie juive
marocaine (avec tout le bon et le mauvais). Ils ne sou#rent donc pas de problème
d!identité.
Que connaissaient-ils du Canada ?
Rien ! Ils partaient à la découverte. Rares sont les cas de familles qui ont envoyé des
éclaireurs. Du moment qu!ils avaient été acceptés, ils s!empressèrent de s!y installer.
Comment ont-ils évolué dans ce nouveau pays ? De quelle manière se sentent-ils intégrés à
la vie canadienne ? Quels sont leurs champs d#intérêt ? Leurs professions ?
Financièrement, mieux que partout ailleurs. Leur niveau de vie est en général
bien au-dessus de la bonne moyenne. Ils habitent souvent dans de vastes maisons
particulières. Sur une vingtaine d!interlocuteurs, seulement deux familles vivent en
appartement. Les conditions sociales étant ce qu!elles sont au Canada, la vie o#re
des agréments que certes la vie israélienne ne peut se perme$re. Les parents âgés
sont dans des maisons de vieux, très bien soignés par la communauté juive. Ceux
qui continuent à travailler sont installés à leur compte et se débrouillent mieux que

partout ailleurs. Les étudiants ont des possibilités de bourses et se perme!ent de
hautes études, à leur grand bonheur. Les plus jeunes sont encadrés dans les écoles
juives, soucieuses de leur inculquer les valeurs juives religieuses de toutes gammes.
Les moins jeunes se réjouissent de pro"ter des bons côtés de la vie. Ils voyagent,
voient du pays, sont encadrés par des organismes tel Le Bel Âge, partent en excursions
et ressentent beaucoup moins le poids de la vieillesse que leurs cousins ou frères
immigrés en Israël à la même époque, ou ceux restés au Maroc. Les jeunes se sentent
intégrés à la vie canadienne confortable. Ils participent à l#économie canadienne
et sont "ers de l#avancement du pays. Les conditions du pays leur ont permis un
épanouissement et un avancement avantageux. Ils sont présents dans presque tous
les domaines de la vie. Leur champ d#intérêt varie. En général, ils voyagent, font
du sport, prennent du bon temps, se perme!ent des loisirs, développent des dons
tels le dessin et la sculpture, sont mêlés à la vie culturelle, à la vie politique et se
réjouissent de leur sort.
En quoi leur expérience canadienne a-t-elle été édi!ante ? Est-ce que rétroactivement leur
choix a été le bon ?
En général, ils sont contents de leur choix. À l#heure actuelle, ils auraient refait
le même choix. Il semble que leur cadre familial se soit renforcé. Ils sont organisés
et soutenus par les organismes juifs canadiens. Ils mènent une vie agréable et
l#aventure sioniste ne leur fait pas défaut. Certes, ils se font du souci pour Israël, sont
très informés et prennent à coeur les problèmes du pays. Ils sont bien venus une fois
ou deux en Israël mais ne sont pas prêts à troquer leur vie confortable pour celle
pénible et souvent désespérante qu#Israël est en mesure de leur o$rir.
En quoi le Canada a-t-il aidé ces rescapés dans leur réhabilitation ?
Les sinistrés juifs sont arrivés au Canada en tant que marocains, non en tant
que rescapés de la catastrophe. Ils n#ont pas été épaulés psychologiquement à leur
arrivée par les services sociaux. Ils n#y avaient pas pensé. De plus, leur deuil de ce!e
vie dévastée leur tenait trop à coeur pour essayer même de le partager verbalement
avec quiconque.
Et Israël ? Dans les années 1960, que pouvait o"rir aux rescapés d#Agadir le pays d#Israël, âgé
à peine d#une douzaine d#années, lui-même se déba$ant avec tant de problèmes cruciaux ?
Douze ans d#indépendance et déjà deux guerres et tant de blessures ! L#insécurité
des frontières, l#économie encore branlante, la société de mille pièces raccommodée,

L’exode des rescapés juifs d’Agadir après le séisme de 196o
la culture à peine naissante, l!infrastructure très peu organisée – tout était au
désavantage de ce pays qui tenait à peine sur pied. À l!époque, Israël se ba"ait pour
exister dans le sens le plus banal du mot. Seule l!idéologie sioniste avait un sens bien
déterminé. Pays d!intégration par excellence, Israël n!avait que ses con#its à partager.
Aucune richesse naturelle, aucun a"rait $nancier, aucun confort de vie. Rien, sinon
l!angoisse perpétuelle des lendemains incertains et l!espoir inconditionnel de
concrétiser en$n ce rêve d!indépendance de tous les temps.
Pourtant, c!est vers Israël que, le lendemain du séisme, plus de trois cents familles
juives de rescapés se sont dirigées, bien qu!aucun réseau d!assistance particulier
n!ait fonctionné. J!y ai moi-même planté ma tente en 1962. La plupart démunis
de tous leurs biens, blessés dans leurs âmes, souvent aussi dans leurs corps, ayant
perdu des membres chers de leur famille, parfois même sans famille, ils ont tourné
la page et ont préféré qui"er Agadir, qui"er le Maroc, recommencer à zéro dans
un autre pays. Et tant qu!à faire, immigrer en Israël. Ainsi espéraient-ils réaliser un
rêve enfoui de tous temps dans leurs coeurs juifs. De plus, le Maroc se vidait de sa
population juive. La migration de masse vers Israël était en plein essor. Bien que la
plupart de ces rescapés n!aient pas entrepris de démarches préliminaires et n!aient
jamais auparavant envisagé un tel exode, ils n!ont pas hésité à joindre les agents de
l!Agence juive qui s!occupaient de leur immigration souvent instantanée. Comme
leurs frères du monde entier ils accouraient à l!appel sur la terre Israël « pour bâtir
et pour s!édi$er ».
Paradoxalement, les di%cultés de la vie, les tensions constantes sur presque tous
les plans ont souvent détourné l!a"ention des rescapés, qui ont en général refoulé
leurs souvenirs. Comme tous les nouveaux immigrants, pris dans le tourbillon de la
vie tumultueuse israélienne, ils étaient plutôt préoccupés à survivre, à s!organiser
dans un nouveau pays, à apprendre une nouvelle langue, souvent un nouveau métier,
à s!adapter à une nouvelle société, à une nouvelle mentalité, à mener un semblant de
vie normale. Ils se sont ba"us pour gagner leur place au soleil comme leurs voisins
de palier venus des quatre coins d!une Europe mise à feu, ou encore ceux d!Irak ou
d!Iran qui ont dû tout qui"er pour se réfugier dans le pays de leurs ancêtres.
Ont-ils réussi ? Leur qualité de rescapés les a-t-elle avantagé dans leur combat de survie,
ou a-t-elle fait avorter leurs e!orts ?
Rien ne les di&érencie du commun des Israéliens. Ils sont entièrement engagés et
intégrés à tous les niveaux. En Israël, ils ne détonnent pas de leurs compatriotes qui

se ba!ent pour chaque minute de soleil. Tout dépend de leur force de caractère et de
leurs données naturelles. Comme partout au monde, les plus courageux et assidus,
les plus doués aussi ont réussi au-delà de leur espérance.
Alors tout va bien dans le meilleur des mondes pour les rescapés juifs d!Agadir là où ils
sont ?
Pas tout à fait. Bien que ce soit un autre sujet d"intervention, je dirais seulement
qu"ils parlent une autre langue. Celle indélébile de ce!e nuit terrible, celle de celui
qui se réveille en pleine nuit dans le noir de la #n des temps, celle de celui qui a
ressenti ce!e soif intense sous les décombres, celle du rescapé qui ne peut s"exprimer,
celle du miraculé qui ne comprend pas, qui ne comprendra jamais le comment et le
pourquoi, tel l"oiseau entre ciel et terre, il sait ce qu"est la douleur incommensurable
de l"ici et de l"au-delà.
En général, ils n"ont pas eu le privilège d"être épaulés, soutenus, dirigés de manière
particulière en tant que sinistrés. Ils ont dû refouler leur deuil, leur traumatisme et
leurs souvenirs douloureux, et n"en n"ont plus parlé. Ni avec leurs enfants, ni avec
leurs voisins, ni entre eux. Ni avec eux-mêmes. De peur d"être incompris, de crainte
de ne pouvoir ou de ne savoir s"exprimer, ils ont préféré se taire.
Une remarque d!ordre méthodologique sur ma recherche et mon travail de mémoire : quel
a été mon échantillonnage d!individus et de quelle façon ai-je procédé à mes enquêtes ?
Tout d"abord, j"ai pris connaissance de tout ce qui a été écrit sur Agadir dans la
presse marocaine, française et israélienne. J"ai lu les quelques livres en français et en
anglais parus sur la catastrophe : le reportage de Willy Cappe, "e Agadir earthquake,
paru à l"institut américain Iron and Steel – ce!e documentation a été la plus #able
mais aussi la plus sèche –, Mémoires d!un séisme recueillis par Le Toullec, ainsi que
les témoignages parus sur Internet. D"autre part, j"ai appris les codes de « l"histoire
orale » : "e narrative study of lives (Rosenthal G.) ainsi que Les perspectives de
théorie et de recherche (Langellier, K.M), les perspectives ethnosociologiques des
récits de vie et celles de la Reconstruction de récits de vie ( Josselson et Liebliche), le
particularisme de l"autoethnographie, etc.
Parallèlement à mon travail de recherche, disons scienti#que, j"ai appliqué ces
théories dans mes innombrables interviews. J"ai rencontré de très nombreux sinistrés
au Maroc, en France, au Canada, aux États-Unis et en Israël. Les enquêtés, dans une
recherche qualitative et phénoménologique, présentent une vérité di$érente. Ils
parlent avec leur coeur, leur mémoire qui n"a pas toujours enregistré la vérité objective

L’exode des rescapés juifs d’Agadir après le séisme de 1960
si elle existe. Ils ont souvent coloré, exagéré, imaginé, déformé, diminué ou agrandi
les événements. Selon leur mentalité, leur niveau intellectuel, leur a!itude envers la
vie et ses composantes, envers le destin, la fatalité, la religion, l"évidence scienti#que
et selon aussi leur « intelligence sentimentale » ils ont analysé leur vie, l"ont ré$échie
et m"en ont fait part. Le témoignage d"un chef d"entreprise vaut-il plus que celui
d"une simple ménagère ? Et comment empêcher que ce « retour aux sources » ne
soit pas facteur de déstabilisation des enquêtés ? Il semble que la meilleure stratégie
pour revivre un passé soit, d"une part, le retour au point de départ (dans notre cas,
la vie à Agadir avant 1960), et, d"autre part, le comportement que l"on développe
envers le présent (sa place actuelle dans la famille, dans la société environnante,
dans le pays auquel nous appartenons). Reste à savoir encore si la parole libère, si
un semblant de réparation, de rachat du passé pourraient être envisagés. Qu"ontils
gagné ou perdu de m"avoir associée à leur histoire ? Et moi, qu"ai-je gagné ou
perdu à me tremper à chaque fois dans ce $euve de paroles et de réminiscences ?
Et l"enquête, a-t-elle été avancée ou retardée par le fait que ce soit une sinistrée qui
l"ait menée ? Des problèmes de plusieurs ordres (religieux, éthiques, personnels)
ont été soulevés. Je dirais seulement que, dans mon cas, les plus renfermés, ceux qui
n"avaient jamais parlé auparavant, se sont miraculeusement livrés à moi, et parfois
m"ont recherchée. Peut-être parce qu"ils avaient reconnu en moi « une #lle de leur
ville » ? Peut-être parce qu"avec moi une possibilité de « toucher » à notre passé
traumatique, de l"éplucher, de l"analyser se présentait à eux avec la sensibilité d"une
sinistrée mais aussi avec la sévérité de l"analyse scienti#que. Et peut-être aussi ma
position académique leur inspira fierté et espoir.