Témoignage du ouedmestre.

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Lundi 29 février 1960, 23 h 42 : ma toute première image est celle de maman me prenant dans ses bras.
Elle a très peur car je ne bouge plus sous un énorme tableau dont le cadre en plâtre s’est brisé.

Plus de peur que de mal, j’ai toujours eu le sommeil très lourd. Je devine dans la pénombre de la chambre, mes 2 sœurs aînées Cat (10 ans) et Flo (8 ans) qui chouinent près d’elle.
Nous traversons la chambre pour arriver à la cuisine qui forme un boyau donnant sur l’escalier extérieur. Là, toute la vaisselle rangée dans des éléments fixés en hauteur forme un monticule au pied du mur lui faisant habituellement face. Je comprends alors que nous vivons une situation anormale. La porte extérieure est coincée mais elle ne résiste guère à la poigne de déménageur de maman décuplée par une adrénaline déjà testée dans une situation similaire pendant la guerre.
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Dehors, je remarque immédiatement que la moitié de l’immeuble des Finances en face, est à terre.

Il me semble loin alors que nous sommes à moins de 10 mètres, la poussière sans doute.
Le bas de l’escalier est soit encombré soit il manque des marches mais je passe dans les bras d’un homme à qui je demande immédiatement où se trouve mon copain Miloud qui habite dans la partie détruite de l’immeuble des Finances. Il me répond qu’il a un problème aux yeux et qu’il ne voit plus rien. La poussière nous gênant également, sa réponse me convient.
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Maman décide de nous installer loin de tout risque d’éboulement éventuel, près d’un muret de l’immense terrain vague situé au delà de la piste montant chez nos voisins Bruniquel.
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Papa joue au bridge aux Aït-Melloul et il ne nous reste plus qu’à attendre son retour.
Peu de temps après, nos amis Turon Barrère viennent prendre de nos nouvelles. La porte du garage étant coincée, notre voiture est immobilisée mais cela ne change pas grand-chose puisque maman n’a pas son permis de conduire et qu’il fait chaud. Ils nous laissent une couverture, maman en profite pour remettre sa chemise de nuit à l’endroit, les filles se mettent à rire.
Il y a un immeuble en feu au loin, ce spectacle me fascine. A côté de nous, des lampes torches font des zigzags sur une construction à terre. A cet instant précis, j’observe et ne réalise absolument pas l’horreur malgré les cris, les plaintes et les pleurs. Maman détourne notre attention en évoquant Gendreville, le village de nos grands-parents où nous passons des vacances très gaies avec nos cousins. Mektoub nous ayant épargnés, tout va dépendre de ce que vont continuer de me dire mes parents et des images chocs qu’on me laissera voir.

Cette observation dure prés d’une heure, papa arrive et éclaire avec ses phares l’endroit où les lampes torches font des zigzags. Peu après, nous repartons par le boulevard Lyautey (aujourd’hui Kettani) et arrivés au niveau de la Banque du Maroc, notre mère nous met la couverture sur la tête avec interdiction de regarder dehors.

Arrivés aux Aït-Melloul, nous nous retrouvons à 7 enfants (Cat, Flo et Pierre Perrot, Michel et Claude Turon-Barrère, Christine et Sophie ( ?) Couderc) installés tête-bêche dans le lit de Jacques Gilot.

Mercredi 02 mars 1960, nous partons sur Rabat, Henri Cangardel au volant, maman avec 2 orphelines agrippées à elle, les 2 filles Couderc, mes sœurs et moi. La couverture ressert de cache horreur, à la traversée de la ville de jour, Maman me confie aux Saint-Marc, une famille nombreuse et aimante que nous connaissons de longue date, je ne peux pas rêver meilleur foyer d’accueil.
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J’appréhende les journées car je ne connais personne à l’école. En y allant à pied, je suis tellement malheureux que j’en ai le ventre tordu de douleur. On m’envoie alors à l’Institution Jeanne d’Arc, (normalement réservée aux filles mais qui fait exception), pour me rapprocher de mes sœurs. Ce n’est pas une maternelle et je culpabilise de ne pas savoir ce que l’on nous demande de faire mais Cat et Flo peuvent me rejoindre à la récréation. Maman vient à plusieurs reprises passer quelques jours avec nous, une fois dans une superbe villa que les Técourt nous ont prêtée, une autre fois dans un appartement où Claire, la petite voisine, devient mon amoureuse. Apparemment, cela ne suffit pas à combler mon déficit affectif car je ne lâche pas maman d’une semelle, la harcelant sans cesse afin qu’elle se marie avec moi.

Août 1960, la famille maternelle agrandie, avec grands-parents (mon grand-père abandonnant même son verger durant cette période exigeante en soins),  tantes, oncles et cousins, se retrouve à l’Hôtel Las Chapas de Marbella pour purger le trop plein d’angoisse accumulée.
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Entretemps, juin 1960, nous regagnons le camp de rescapés installé dans le jardin de Jacques Gilot aux Aït-Melloul. Mes parents logent dans une tente d’officier (plus tard, Kadi Boudiaf, ami de la famille, leur prêtera sa caravane américaine), mes sœurs ensemble dans une deuxième et moi seul dans une troisième. Maman fait la popote à une quarantaine de sinistrés. Nous aimons les yaourts Dimellas qui n’ont jamais 2 fois le même goût (« Tenez Madame Perrot, pour votre restaurant ! » dit-il ;-) et des fraises (je viens juste d’apprendre qu’elles sont offertes et livrées régulièrement par Abbès Kabbage, le père de l’actuel maire d’Agadir). Amy Souard (notre centenaire du Lien) et son mari que nous appellons Grand-Père, rayonnent de gentillesse et de dévouement dans ce camp de rescapés.
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Les années scolaires 1960-61 et 1961-62, se déroulent dans une école de fortune installée à la Base Aéro-Navale de Ben-Sergao. Les petits ont classe dans des baraquements métalliques avec parquets en bois et doublure en tissus, plus confortables que les Dallas réservés aux grands. A la fête de fin d'année 1960-61, Georges Farrié, directeur de l’Hôpital mais surtout parent d’élèves très impliqué, pallie au manque crucial de tout en fournissant des cercueils qui empilés les uns sur les autres et recouverts de couvertures grises de la DV remplacent avantageusement les tables et tréteaux habituels dans les stands forains.

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Le consulat de France invite tous les petits le vendredi après midi, un goûter est distribué et un film projeté.
C’est ainsi que nous avons pu voir « Nuits et brouillards » d’Alain Resnais : je n’en garde aucun traumatisme, juste une vigilance sur la déviance humaine.
Nous avons droit à maintes reprises aux séances de piqures collectives afin d’être vaccinés contre toutes les maladies de la terre.

Les années suivantes, je demande périodiquement des nouvelles de mon copain Miloud mais maman n’en a aucune.

Juillet 1965, trois bâtiments de la Royale, le Forbin, l’Odet et le Tartu, répondent à l’invitation du Consulat de France. Pendant plusieurs jours, c’est une liesse indescriptible entre les sinistrés et leurs sauveteurs,  le poignant « Ce n’est qu’un au revoir » lors de l’appareillage provoque une pluie de bachis sur les quais bondés de gadiris émus aux larmes.

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Ceci est mon témoignage, rédigé 50 ans après mais basé sur des faits soigneusement entretenus dans ma mémoire.

J'expliquerai dans une deuxième partie le réveil 43 ans après, des non réponses à mes questions de petit garçon et le traitement que j'en ai fait.


Plan de Cuques, le 21 février 2010.